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Petit coup de gueule culturel

Monsieur Candide :

Le théâtre et le cinéma de Fontenay connaissent un succès limité avec un faible nombre de spectateurs. Quelles sont les causes de cette situation ? Plus particulièrement, nous avons pu lire, dans Fontenay-Magazine de Novembre 2021, un texte incluant une phrase indiquant qu’« il faut apprendre au public à voir ce qu’il n’a pas l’habitude de voir ».

Que penser de cette approche culturelle : « il faut apprendre au public … » ? Qui doit être celui qui apprend aux autres ? Qui le choisit ? Qui le nomme ? Qui le contrôle ?  La volonté de protéger la culture des règles commerciales et du libre-échange impose-t-elle l’idée que la création culturelle doive être dirigée par des quasi « grands-maîtres » cooptés avec, comme conséquence, un succès relatif en matière de fréquentation ?

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 « Il faut apprendre au public … » ; cette approche témoigne d’un esprit de supériorité et de mépris pour le public et, en clair, pour le « peuple ». On pourrait résumer : je sais, vous ne savez pas, je décide seul … (mais avec des subventions financées sur la base des impôts que vous payez). Quelle prétention !

Une démocratie durable, solide et profonde, repose marginalement sur l’engagement et l’activité de l’élite politique ou culturelle, mais se construit principalement sur les actions comportementales des citoyens ordinaires.  « Demos-Kratos » : le pouvoir du peuple.

En 1940, les « élites » ont failli et seuls de « petites gens » ont rejoint de Gaulle à Londres ; les élites politiques, économiques, syndicales, militaires, religieuses et …. culturelles sont restées, au mieux, inactives quand elles n’ont pas collaboré. Preuve absolue de leur non-légitimité à se dire en charge d’une mission de guide culturel !

Où sont les titres de résistance de l’intellectuel Sartre ? En 1941, Jean-Paul Sartre est nommé professeur de philosophie au lycée Condorcet, à Paris, le titulaire de ce poste, Henri Dreyfus-Le Foyer, ayant été révoqué par Vichy parce qu’il était juif. Le futur roi des barricades de Billancourt en 1968 a-t-il refusé le poste ? Non !  Le chant des Partisans n’était pas son œuvre ! (Maurice Druon et Joseph Kessel). « Ami, si tu tombes, un ami sort de l’ombre, à ta place ». Sartre avait mal compris en lisant :  pour prendre ta place. Sa volonté de gloire philosophico-littéraire étouffait, chez lui, toute action de résistance ! La Transcendance de l’Ego (1934) et surtout son propre ego dominaient dans cet effet d’aubaine professionnelle au détriment d’un Juif !

L’ex-professeur juif, Henri Dreyfus-Le Foyer, deviendra médecin d’un maquis avec de « simples » gens et survivra au conflit.

1940-44 : Loin de prendre des risques, les intellectuels français ont très majoritairement apporté leur pierre à l’édifice de la Collaboration :  Brasillach, Céline, Drieu La Rochelle, Henri de Montherlant, Bertrand de Jouvenel …

Jean Giraudoux : germanophile et diplomate de carrière, est commissaire général à l’information en 1939-1940 et,  pendant l’Occupation, son rôle est (au mieux) contrasté.

Marcel Aymé : en pleine Occupation il donne romans et nouvelles à des journaux collaborationnistes : Je suis partout, La Gerbe,

Paul Morand : proximité avec le régime de Vichy,  antisémitisme.

André Gide : en 1944, le résistant communiste Arthur Giovoni, devenu député de la Corse à l’Assemblée nationale (1945 – 1956), intervient pour demander que Gide fût emprisonné.

Jean Giono : pendant la Seconde Guerre mondiale, Il écrit, trois ans durant,  dans le journal « Aujourd’hui » d’obédience collaborationniste, et est l’objet d’un reportage dans le journal nazi Signal. Il est aussi l’une des voix de Radio Paris.

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La majorité de ces élites qui croyaient symboliser le pays aux yeux du monde, avaient défiguré délibérément la France en continuant à quémander appuis et subventions aux nouveaux maîtres. L’intoxication aux subventions passe par le service du maître !

Heureusement, à côté de ces « intellectuels », des artistes, plus proches des réalités, virent clair et rejoignirent l’action :

Jean Gabin, refusant de tourner pour les Allemands pendant l’Occupation, franchit la frontière espagnole en février 1941 et s’engagea dans les Forces Françaises Combattantes du Général de Gaulle pour devenir conducteur de char dans la Division Leclerc.

Avant ou après la guerre, ce même Jean Gabin a réalisé des films qui remplissaient les salles  (Gueule d’amour, La Bête humaine, Pépé le Moko, Le Quai des brumes, La Grande Illusion, Un singe en hiver, Le Chat, Le Pacha ou La Traversée de Paris… ), films que nos « élites » culturelles d’aujourd’hui (parisiennes ou fontenaisiennes) refuseraient donc de diffuser. En matière de culture, le succès est suspect !

Marlene Dietrich, sa compagne d’un temps, d’origine allemande, s’engage contre le nazisme dès les années 1930,  participe activement à la Seconde Guerre mondiale, rendant célèbre la chanson Lili Marleen, et obtient,  en 1947, la Medal of Freedom, la plus haute distinction militaire américaine que peut recevoir un civil. Née en 1901 à Berlin, naturalisée américaine, cette grande actrice meurt en 1992 à Paris.

Joséphine Baker : chacun pensera ce qu’il voudra de la Revue-Nègre, de sa ceinture de bananes  … mais ses activités durant la guerre lui vaudront la médaille de la Résistance française avec rosette, les insignes de chevalier de la Légion d’honneur ainsi que la Croix de Guerre 1939-1945 avec palme. Née aux États-Unis, d’origine espagnole, afro-américaine et amérindienne, cette artiste, mère d’adoption de pauvres orphelins,  meurt à Paris en 1975. Les adeptes du « wokisme » pensent aujourd’hui qu’elle a trahi sa « couleur ».

Romain Gary : ce Letton (né en terre russe à l’époque) aurait pu devenir « Français de par le sang versé » et est fait Compagnon de la Libération. Le succès de ses écrits et de ses films devrait-il l’exclure aussi du théâtre municipal ?

Georges Duhamel, secrétaire perpétuel de l’Académie Française, avait su choisir le bon côté. Interdit de toute publication dès 1942, son positionnement durant Vichy  est reconnu à la Libération  par le général de Gaulle, qui le rencontre lors d’un déjeuner dès le 7 septembre 1944 à Paris et reconnaitra publiquement son action dans ses Mémoires de guerre (Le Salut, 1959) : il qualifie Duhamel de « secrétaire perpétuel, illustre et courageux ». (Le Collège Universitaire de Fontenay, le CUF, a organisé- avec difficulté- en 2016 exposition et conférence sur cet écrivain).

Ces artistes, dont la popularité et le succès ont rimé avec ouverture au monde, souvent d’origine étrangère, avaient su reconnaître la bonne voie (ou « la bonne voix » si l’on pense à l’Appel radiophonique du Général, le 18 Juin 40). Faut-il en interdire toute référence à cause de leurs succès ultérieurs ?

Faut-il rappeler le choix des pécheurs de l’Ile de Sein : « Devant l’invasion ennemie, s’est refusée à abandonner le champ de bataille qui était le sien : la mer. A envoyé tous ses enfants au combat sous le pavillon de la France Libre devenant ainsi l’exemple et le symbole de la Bretagne tout entière. » (Citation de l’Ile de Sein faite Compagnon de la Libération dès janvier 1946). Ces pécheurs, pauvres gens du peuple à l’instruction limitée, n’avaient pas eu besoin d’artistes s’autoproclamant « phare culturel » pour voir où était leur chemin. Ces pécheurs avaient vu juste là où de grands penseurs culturels avaient fermé les yeux. Ils étaient leur propre phare !

Alors cette approche selon laquelle certains sauraient et devraient conduire, culturellement, le peuple ignorant est insupportable. Quelle absence de modestie ! Quel mépris !

Quels résultats ? l’écroulement de la culture française au profit non d’une culture mondiale portée, en théorie par diverses origines géographiques (le « multiculturalisme ») mais, en fait, par l’américanisation : à partir de 1986, les films américains connaissent, en France, plus de spectateurs que les productions françaises. Cette situation ne connaîtra plus aucun retournement et les derniers chiffres connus (2016-2018) sont dramatiques. Quel échec !

La focalisation sur « l’élitisme auto-promulgué-en-vase-clos » a un prix !

Malraux avait vu juste ! Ce Ministre d’Etat de De Gaulle a su créer le Ministère de la Culture. Quelle hauteur ! Quelle culture ! Quel sens de la démocratie ! Quelle volonté de mettre la culture au service du peuple réel !

Le but était autre que le contrôle par cette intelligentsia culturelle autoproclamée :

  • Défendre une culture française sans obligation de concentrer la totalité de l’approche sur le multiculturalisme. Sans, cependant, exclure « l’autre ».
  • Donner un sens social à la culture en transformant l’expression culturelle en un vecteur d’intégration pour tous, y compris pour les personnes immigrées, précarisées ou non totalement francophones. D’où la création des Maisons de la Culture.
  • Aider tous les établissements scolaires à devenir des lieux de pratique artistique, de création et d’invention, compléter profondément un enseignement des œuvres inscrites aux programmes scolaires. Pourquoi, aujourd’hui, à Fontenay, rejeter Corneille, Racine ou Molière ?

Le monde culturel actuel, en France, ne fonctionne que sur les subventions, approche qui conduit à ne réaliser aucun effort ; le résultat qui en ressort est clair : la part croissante du cinéma américain nous l’a montré : on produit … mais en vase clos !

Le Conseil Municipal de notre ville n’a, ainsi, jamais pu obtenir communication des comptes du Théâtre. Combien de spectateurs ? Combien de spectateurs payants ? Combien d’« invités gratuits cooptés » pour faire nombre dans la salle (autres que élèves …) ? Poids de la cooptation réciproque ? Résultat avant subventions ?

Dans les années 60, avant la disparition du sens de la réalité économique, des salles de théâtre amateur se sont construites sous la baguette de metteurs en scène qui faisaient jouer une pièce à succès pour « remplir la salle et la caisse » avant, ensuite, de monter une pièce plus difficile, moins attractive, les gains sur la première payant les pertes à connaître avec la seconde.

Il y avait doublement respect du public : culturellement et financièrement. Les enfants des écoles pouvaient venir voir des pièces inscrites au programme scolaire, dont Molière, avec acteurs en costume du XVIIème. A Fontenay, cela serait vu, aujourd’hui, comme élitisme, passéisme ou nationalisme. Il faut, selon certains, y déconstruire la culture classique ou franco-française et viser un élitisme multiculturel orienté.

Concernant l’orientation du théâtre de Fontenay, on peut lire : orienter « le projet pluridisciplinaire de la structure autour des arts de la parole et plus spécifiquement du projet « Conteur au plateau » afin d’apporter un soutien aux artistes des arts de la parole, en termes de diffusion, production et coproduction. » ; Nous notons le soutien aux artistes ; Où est défini l’intérêt pour les Fontenaisiens ?

Le Général de Gaulle, fervent défenseur de la langue française, interdisait tout anglicisme dans les communiqués publics mais le lien n’était, bien entendu,  pas coupé avec le monde universel de l’art : commandes prestigieuses à des « étrangers » (Chagall, né en  Biélorussie, région  alors intégrée à l’Empire russe, repeint, en 1964, le plafond de l’Opéra Garnier) ou l’effort fait en 1965 pour la sécurité sociale des artistes …

Des artistes majeurs de leur temps étaient directement associés à la politique de la Culture, comme le couple Renaud/Barrault, nommé à la tête de la scène nationale de l’Odéon, et soutenu dans ses choix de programmation par le Ministre comme le montre l’affaire des Paravents de Jean Genet, en 1966. André Malraux, ministre des Affaires Culturelles, qui n’aimait pas la pièce, la défend à l’Assemblée nationale, au nom de la “liberté” de l’art ! Aujourd’hui, les « beaux penseurs » la feraient interdire de droit ou de force ! Au nom du « woke » ou autres fadaises ! Adeptes du woke, réveillez-vous !

Des procédures mises en place par André Malraux constituent encore aujourd’hui des éléments clés de la culture, ainsi l’avance sur recettes pour le financement des films (La dérive s’est malheureusement installée).

Action internationale : malgré la réaction des fonctionnaires concernés, De Gaulle fit partir la Joconde Mona Lisa pour les Etats-Unis et la Vénus de Milo pour le Japon. Il reçut le couple Kennedy à diner au château de Versailles. La France n’avait pas les moyens financiers des Américains mais, pour faire connaître sa culture, elle utilisait son patrimoine, tableaux, statues, monuments, … que le Nouveau Monde ne possédait pas. Il y avait alors la volonté de concurrencer Disney !

De Gaulle « exportait » la culture française et la langue française. L’avion supersonique Concorde, franco-britannique s’écrivait avec un E final et non en « concord » anglo-saxon.

Aujourd’hui, nos « grands penseurs culturels » importent de la pseudo-culture.

En synthèse, la culture ne constitue pas une marchandise que l’on va chercher de l’autre côté de la frontière dans une approche au gré de l’organisateur (sans la moindre réflexion avec l’ensemble des élus) ; il ne sert à rien de dire qu’«il faut apprendre au public à voir ce qu’il n’a pas l’habitude de voir ».

Pourquoi cette déconstruction ?  André Siegfried parlait de « L’âme des Peuples » ; La politique culturelle doit, parmi ses objectifs, ouvrir chacun à la culture de l’autre mais permettre également à chacun de connaître sa propre culture.

Où est la volonté est le chemin !

« Quoi qu’il arrive, la flamme de la Résistance ne doit pas s’éteindre et elle ne s’éteindra pas ». Peut-on prédire que, aujourd’hui comme en 1940, ce sont des gens « normaux » qui écarteront ces bobos hautains et méprisants dans leur idéologie ?

JM Durand , ancien maire-adjoint aux Finances 2014-2020.

3 Commentaires

  1. Monique Bresse Monique Bresse 6 avril 2022

    Ce coup de gueule me surprend. J’apprécie le programme varié du théâtre des Sources même si mes choix sont limités en raison de mes goûts ou de mon emploi du temps. Ce programme est adapté et tient compte de l’environnement culturel de Fontenay (scène nationale à Sceaux…). Pourquoi parler de mépris pour les classes « populaires » ? Ce n’est pas ce que je ressens. Il me semble qu’il y a de nombreux spectacles familiaux.

    Le rappel historique est bien documenté et juste, mais je crois que ce ne sont pas uniquement des pauvres gens du peuples qui ont fait le choix immédiat de la résistance.

    Parler d’effondrement de la culture française est excessif. Depuis la libération les Américains nous ont fait connaitre leur mode de vie. Il me semble que le cinéma français est encore bien vivant. J’ose croire que la culture classique est encore enseignée à l’école.

  2. GUY Bernard GUY Bernard 6 avril 2022

    Article excellent et très documenté, depuis la libération notre culture subit les agressions de l’Amérique, relayée aujourd’hui par ” l’Union Européenne”, un véritable rouleau compresseur qui s’est emballé ces dernières décennies. Il sera très difficile voir impossible d’en sauver quelques traces, nous manquons d’hommes de bonne volonté..

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