La demande de participation des citoyens aux décisions publiques est une réalité. 88 % des Français sont favorables à l’organisation de référendums sur les sujets d’actualité (IPSOS). La démocratie participative est réclamée par 90 % des sondés (Res Publica et Harris Interactive, 2011). 82 % veulent être associés à la réforme des institutions (OpinionWay, 2023).
En revanche, quand il s’agit de passer des paroles aux actes, c’est plus compliqué. Les budgets participatifs et les assemblées de quartiers ne rassemblent que quelques pour cent des citoyens concernés. Lorsque des assemblées par tirage au sort sont constituées, on a toutes les peines du monde à faire venir les concernés (voir par exemple cet extrait d’un reportage consacré à l’Île-Saint-Denis).
Alors, paradoxal ? Est-ce que nos concitoyens auraient du mal à joindre la parole aux actes ?
À Saillans dans la Drôme, une équipe municipale s’est fait élire en 2014 avec la promesse (tenue !) d’impliquer les habitants dans les décisions du village. Le résultat : à l’élection suivante ils se font battre — et ce n’est même pas une exception parmi ces listes municipales « citoyennes & participatives ». Comment analyser cette défaite ? L’équipe sortante parle de « fatigue démocratique » : les habitants ont fini par être fatigués d’être sollicités pour ceci ou cela et ont fini par avoir le sentiment qu’ils faisaient le travail que les élus devraient assumer.
Pourtant, on peut constater que sur certains sujets, la mobilisation des citoyens est réelle : 2 millions de signatures contre la loi Duplomb, des référendums très populaires sur des sujets pas forcément simples comme la constitution européenne, des manifestations géantes contre certaines lois.
On en déduit que le paradoxe de la demande de participation des citoyens n’en est pas un. Les citoyens souhaitent effectivement que leur voix soit plus entendue, mais pour la plupart d’entre eux, uniquement quand ils estiment que c’est nécessaire, c’est-à-dire lorsqu’une décision des élus les touche particulièrement.
Pour illustrer cela, j’ai divisé les citoyens — en tout cas ceux qui disent vouloir être « plus impliqués » — en deux catégories : les « copilotes » et les « gardiens ».
Les copilotes sont des citoyens qui s’intéressent de près à la politique de leur pays et/ou de leurs territoires. Ils suivent l’actualité, ont un avis sur la plupart des décisions prises par les élus et seraient contents de pouvoir participer chaque fois que possible à ces décisions. Ce sont eux qu’on voit dans les réunions de quartiers, les listes municipales et qui sont visibles dans toutes les démarches de « démocratie participative ». Vous l’avez compris, les copilotes ne représentent que quelques pour cent des citoyens.
Les gardiens sont l’écrasante majorité. Ils suivent l’actualité de plus loin, votent de temps en temps, et souhaitent simplement que les élus fassent le travail pour lequel on les a choisis, sans nécessairement être consultés. Par contre, si une décision des élus les touche vraiment, ils sont prêts à se mobiliser et dans ce cas ils souhaitent disposer d’un moyen légal de faire valoir leur avis.
À l’heure actuelle, la quasi-totalité des dispositifs pour faire participer les citoyens sont des dispositifs pour faire participer les copilotes et ignorent les gardiens. Des budgets participatifs aux assemblées citoyennes tirées au sort, des réunions de quartiers aux enquêtes publiques, tout est fait pour des personnes qui ont le temps de s’intéresser à ces sujets. Cela ne veut pas dire que ces dispositifs sont inutiles : au contraire, ils permettent d’améliorer significativement les projets. Mais ils n’embarquent pas la majorité des citoyens, ne rendent pas les décisions beaucoup plus acceptables pour tous, et n’améliorent pas significativement les relations entre citoyens et élus.
Vous me voyez venir : Baztille s’est révélé être un outil de plus au service des copilotes.
Pas un outil inutile, quelque chose qui fonctionne, mais quelque chose qui est à ranger dans la même catégorie que tous les autres dispositifs pensés pour les copilotes. Utile donc, mais qui ne change pas réellement la donne.
Et du coup, à quoi ressemble un dispositif qui permet aux gardiens de participer ? Ce que les gardiens demandent, c’est un « contre-pouvoir citoyen ». C’est une possibilité offerte aux citoyens d’avoir un droit de dire « stop », une sorte de ceinture de sécurité, qui est disponible quand les élus s’écartent manifestement de la volonté populaire. Les solutions pour cela sont légales/institutionnelles (ex : référendum facultatif suisse) et probablement pas techniques.
Ce que je retiens en conclusion de toute cette aventure : si vous croyez dans l’intelligence collective des citoyens et la participation citoyenne, c’est top de travailler sur des outils (digitaux ou non), mais je vous encourage à vous investir aussi — voire prioritairement — dans des actions militantes et politiques pour des changements légaux et institutionnels. Sans cela, vous découvrirez après coup que vous construisez une magnifique maison sur des fondations qui n’existent pas.
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