Chronique d’un Fontenaisien qui est atteint du COVID : 8 – le personnel

Avant de clore bientôt cette chronique, je tiens absolument à rendre un hommage appuyé à tous les membres du personnel de l’hôpital et du centre de rééducation, qui m’ont pris en charge jour et nuit.

Le plus souvent des femmes – quelque hommes chez les kinés – en général jeunes pour toutes les catégories : personnes chargées de l’entretien et de la distribution des repas, infirmières, ambulanciers, médecins. Avec visiblement beaucoup d’élèves en formation.

Quand les médias parlent d’eux, c’est en général pour dire leur fatigue, leur stress, leur épuisement. Eh bien moi, à Besançon, je n’ai rien perçu de ce stress. Je sais, pour en avoir parlé avec eux, qu’ils ont payé leur tribut : certain ont mal toléré leur vaccination, d’autres ont été contaminées. Je crois surtout, que s’ils sont forcément stressés, ils n’en laissent rien paraître vis à vis des malades. Ils sont toujours aimables, disponibles, souriants et prêts à vous aider dans toutes les situations.

A l’hôpital, et à cause de COVID (la clinique Saint Vincent en est à Besançon l’unité spécialisée) elles portent une étrange tenue : par-dessus le costume bleu foncé veste et pantalon, elles portent une immense cape en voile plastique qui recouvre le corps de haut en bas, plus le masque qui ne laisse voir que les yeux, des lunettes et un bonnet. A chaque fois qu’elles entrent dans la chambre, elles mettent des gants, elles frappent, elles disent un petit mot gentil, puis après avoir fait leur travail, elles enlèvent les gants qu’elles jettent dans la poubelle de la chambre, et se désinfectent les mains au gel alcoolique… Ouf.

Leur costume est assez similaire à celui de ma visiteuse préférée, dont je joins la photo. Je me suis bien amusé avec cette photo : sa première visite se passait dans les jours où notre compatriote Thomas Pesquet rejoignait la station spatiale internationale. Je disais que c’était Thomas qui s’était arrêté sur son chemin pour venir me voir ! Normal pour une jeune camarade de venir visiter un de ses anciens dans la difficulté…

Quelques anecdotes.

Un matin déboulent dans ma chambre deux jeunes femmes vers 7h30. Je dormais ce jour-là, et n’ai pas compris ce que l’une d’entre elle, que j’ai par la suite surnommée la tornade bleue – tornade de la pub pour les produits d’entretien, et bleue pour la couleur de la grande cape – m’avait dit et lui ai fait répéter : «Bonjour, douche aujourd’hui ». De mauvaise humeur, je lui réponds : non la douche c’était hier. Aujourd’hui c’est la selle… je ne l’ai pas revue de la journée !

Je vais vous imposer une dernière fois mes détails un peu prosaïques. Mais quand son existence dépend d’un petit tube en plastique translucide de deux mm de diamètre, il vaut mieux gérer les détails… Pour revenir au sujet, j’ai découvert la technique de la chaise percée, dont je pensais qu’elle avait disparu des hôpitaux, et qui était sans doute due à l’exiguïté de la chambre (pas de salle de bain, seulement un lavabo). Il faut dire que la première fois, alors que la fonction a été suspendue pendant plusieurs jours, avec un changement complet de régime alimentaire, une non-activité physique prolongée, et que l’on ne sait pas si les muscles concernés vont répondre et si on pourra les alimenter en oxygène, on entre dans une terra incognita à plusieurs dimensions… Et puis, il y a le regard d’autrui, même discret, à qui on a dû demander l’ustensile. Je me souviens : même feu ma chatte Kochka n’aimait pas trop quand je restais près d’elle et qu’elle faisait ses besoins dans l’herbe.

Je me souviens aussi des mots de l’interne à mon arrivée aux urgence, à qui je demandais si je pouvais aller seul à la salle de bain: « ne faites pas ça. Un de nos malades l’a fait, et on la retrouvé mort par terre… »

Une autre anecdote en deux temps. J’étais suivi pendant quelques jours par deux infirmières qui intervenaient ensemble : une infirmière senior, la quarantaine, et une autre à peine plus jeune, visiblement en formation, une belle femme, châtain avec de superbes yeux verts – je les vus de près. Elles viennent un matin en disant on va vous poser une perfusion. Et la séniore de dire: « je la pose et tu regardes ». Non je préfère le faire. « Tu es sure ? ». Oui, je l’ai déjà fait. Je me suis alors dit qu’étant dans un hôpital, il ne pouvait rien m’arriver qu’on ne sache réparer ! Elle ne m’a pas fait mal, mais j’ai pu voir en détail couler sur mon bras mon précieux sang bien rouge foncé, à cause d’un petit tuyau qui rechignait à se faire visser sur le trocart déjà profondément enfoncé dans la veine…

Le deuxième temps fut moins drôle. Les deux viennent me voir pour un prélèvement nasal, que me proposait la séniore. Ayant delà subi cet exercice un peu désagréable, et rassuré pour ce qui était de l’opératrice, je pars confiant. Et tout à coup, je reçois un coup violent dans les sinus… Un peu comme quelqu’un qui ferme un tiroir à toute volée. Deux grosses larmes de douleur me coulent de l’œil gauche, et dans un mouvement réflexe je repousse de mon bras gauche le sien… Heureusement, elle n’avait pas lâché le goupillon. Et par chance, le prélèvement a été déclaré négatif, et je n’ai pas eu à répéter cet exercice.

C’est le seul jour où j’ai vraiment eu mal à l’hôpital.

En dépit de cet épisode qui au moins m’a laissé un souvenir aigu, je tiens encore à dire ma gratitude à toutes ces personnes qui m’ont donné de leur humanité, à moi qu’elles ne connaissaient pas, et qu’elles ne reverront jamais. Et à qui je serais incapable de donner le millième de ce que j’ai reçu…

Fasse le ciel qu’elles trouvent elles aussi sur leur chemin, quand le jour viendra, des femmes de la même qualité…

Michel Bayet